mardi 10 août 2010

L´arlequin à six pattes

Après deux mois consacrés à l´Amazonie, nous traversons la cordillère des Andes pour rejoindre Bilsa, une autre station biologique de la fondation Jatun Sacha. Bilsa est aussi le nom donné à une réserve protégée de 3 500 ha de forêt de pré-montagne et de nuage. Ici, à plus de 500 m d´altitude, l´eau ruisselle constamment le long de la végétation, donnant l´impression d´une pluie sans fin. L´humidité de l´air avoisine les 100% et mousses, lichens, broméliacées recouvrent les arbres (on parle de plantes épiphytes).

Dans la région, la forêt est menacée par l´élevage et l´agriculture. C´est pourquoi Carlos, responsable de la station, s´investit depuis 20 ans dans un vaste projet de reforestation. En sa compagnie, nous apprenons à différencier forêts primaires, mâtures et secondaires et nous nous étonnons des années de travail nécessaires à recréer une forêt à partir d´un pâturage.

Ce matin là, caché sous un tronc mort, une grosse bestiole laisse dépasser ses longues pattes. Le moment est unique : il s´agit d´un arlequin de Cayenne (Acrocinus longimanus), un insecte malheureusement très prisé par les collectionneurs. Au-delà des inexplicables hiéroglyphes dessinés sur ses élytres, ce coléoptère est remarquable par sa première paire de pattes, complètement disproportionnée chez le mâle (environ 10 cm). Ces appendices auraient un rôle dans la reproduction et aideraient l´insecte à franchir les obstacles dans le sous-bois. La séance photo, au grand angle et à quelques petits centimètres de l'arthropode bourdonnant, nous aura donné des frissons dans le dos...

mardi 27 juillet 2010

300 kg pour un drôle de cochon

On estime que les forêts tropicales ne couvrent que 6 à 7 % des terres émergées. Elles abritent pourtant plus de la moitié des espèces vivantes de notre planète et constituent de ce fait le plus grand réservoir de biodiversité au monde. Au nord de l´Amazonie équatorienne, le parc national Yasuni est considéré par certains scientifiques comme le site le plus diversifié sur terre. Une escale à la station de recherche du parc était donc inévitable.

Depuis 1995, pour mieux comprendre la dynamique des forêts et leur rôle dans le cycle du carbone à l´échelle mondiale, diverses études et un large inventaire floristique sont menés à Yasuni. Les premiers résultats sont étourdissants. Sur une parcelle de 50 ha, 1 164 espèces d´arbres ont été identifiées avec un record de 644 espèces par hectare! (contre seulement une dizaine en moyenne dans nos forêts tempérées). La région compte aussi près de 500 espèces de lianes, 600 d´oiseaux, 210 de reptiles et amphibiens, 300 de poissons et 170 de mammifères, dont le rarissime tapir du Brésil (Tapirus terrestris).

Le tapir est le plus gros animal terrestre d´Amérique du Sud. A plusieurs reprises, tout au long de notre voyage, nous avons suivi ses empreintes sans jamais l´apercevoir. Après des mois d´attente, le mastodonte nous offre un face à face inoubliable aux premières heures de la journée.

Il est là, devant nous, aucunement effrayé par notre présence. Sa silhouette disgracieuse ornée d´une courte trompe nous évoque un curieux croisement entre un éléphant et un cochon. Pourtant, en tant que périssodactyle, le tapir est plus proche génétiquement du rhinocéros et du cheval !

mardi 20 juillet 2010

Les dents de la rivière

Le peuple shiwiar (voir message précédent) n´a que de rares contacts avec le monde moderne. Parmi les nombreuses activités qui rythment leur quotidien, la chasse à la sabarcane est celle qui nous surprend le plus. Un art dans lequel notre guide, Pancho, excelle.

Les flèches sont taillées dans le stipe d´un palmier, localement appelé iñayua. Une boule de coton est enroulée à une extrémité en guise de stabilisateur et les premiers centimètres de la flèche sont enduits d´un poison 100% naturel, dont le secret de fabrication est gardé par les indigènes péruviens. Enfin, une encoche est finement ciselée sous la partie envenimée : la pointe de la flèche restera ainsi plantée dans la chair de l´animal visé.

Pour tailler cette encoche, Pancho utilise les dents d´un piranha. Ce nom cache en réalité plusieurs genres de poissons carnivores d´eau douce, rendus célèbres en Amazonie par leurs dentitions tranchantes comme des lames de rasoir. Avant de partir pêcher l´un de ces poissons à la réputation vorace, Pancho nous assure d´une chose : ces animaux ne sont pas des mangeurs d´homme! Confiants, nous nous mettons à l´eau au milieu des carnassiers... nous n´en ressortirons sans aucune morsure.

samedi 10 juillet 2010

Un singe écureuil

S´enfoncer dans l´Amazonie équatorienne est plus facile sur le papier, à en croire notre guide de voyage, que sur le terrain. Les transports se font plus rares, les coûts augmentent et les lodges de luxe soi-disant"écotouristiques" sont souvent les seules portes d´entrée offertes aux visiteurs. Voyageurs petits budget mais non pressés, nous finissons par trouver notre bonheur : 2 semaines dans la région de Pastaza, à la frontière avec le Pérou, en compagnie des indigènes Shiwiar.

Le peuple shiwiar vit en harmonie avec la jungle environnante et accueille quelques rares voyageurs et quête de nature et de culture. Chasseurs, pêcheurs, cultivateurs mais aussi naturalistes amoureux de leur forêt, les shiwiars savent exploiter les ressources de leur environnement sans jamais le malmener. Pancho est notre guide durant 10 jours et c´est en sa compagnie que nous faisons nos plus belles observations animalières : aras, toucans, tamarins, singes laineux, ou encore le saïmiri (Saimiri sciureus), à l´honneur aujourd´hui.


Svelte, curieux, malin et hyperactif (il ne sait pas poser pour une photo...), le saïmiri a hérité du surnom de singe-écureuil. Pour approcher ce primate, il faut attendre l´heure du repas. C´est à ce moment que les groupes de saïmiris descendent de la canopée et rejoignent les strates basses et moyennes de la forêt, en quête d´insectes, de fruits, de feuilles entre autres petites douceurs culinaires. Un instant parfait pour sortir le téléobjectif !

mardi 29 juin 2010

Des grenouilles au dessus de la tête

Les arbres de la forêt tropicale peuvent dépasser 50 mètres de hauteur ! À l'image d'une maison de plusieurs étages, la forêt s'organise sur plusieurs niveaux. Chaque strate offre des ressources alimentaires et des microhabitats variés. De jour comme de nuit, les espèces se sont donc adaptées à chacune de ces niches écologiques pour se déplacer, se nourrir et se reproduire. Ces multiples spécialisations, spatiales, temporelles, comportementales et alimentaires expliquent en partie la grande diversité animale de ces écosystèmes.


Les grenouilles arboricoles illustrent bien cette stratification verticale de la “jungle”. Certaines espèces de la canopée, pourtant inféodées au milieu aquatique pour se reproduire, se sont complétement déconnectées du sol. Elles trouvent dans les hauteurs des piscines naturelles (cœur d'une broméliacée, cavité d'un tronc...) pour pondre leurs œufs et/ou assurer la survie des têtards.


Pour observer ces amphibiens acrobates, mieux vaut sortir de nuit et balayer avec sa lampe le dessus des feuilles et les branches. Certaines espèces descendent à moins de trois mètres du sol et, avec un peu de chance et de persévérance, se laissent apercevoir : celles des genres Hyla, Agalychnis et Phyllomedusa sont très caractéristiques et les plus photogéniques. L'espèce que nous vous présentons aujourd'hui, repérée vers 23h à la station biologique Jatun Sacha, est une phylloméduse de Vaillant (Phyllomedusa vaillantii).

samedi 19 juin 2010

La mante de la "manta"


Cette nuit là, dans l'espoir d'attirer quelques beaux spécimens de l'entomofaune, nous mettons en place un piège lumineux près de notre cabane, localement appelé “manta”. Le concept est simple : étendre un grand drap blanc entre deux arbres au travers d'un sentier, l'éclairer avec une lampe U.V. et laisser mijoter quelques heures la nuit tombée.
Le résultat n'est pas à la hauteur de nos espérances et bon nombre d'insectes ignorent notre guet-apens. Par ailleurs, notre cabane ne possédant que de simples ouvertures grillagées en guise de fenêtres, des centaines de fourmis ailées envahissent rapidement la chambre et rendent l'expérience infernale.


Toutefois, nous ne terminerons pas la soirée “bredouilles”. Nous capturons dans une boîte en plastique une superbe mante de 15 cm et dès le lendemain, nous nous mettons au travail pour la photographier. De la tête à l'abdomen, la mante est recouverte d'une sorte de bouclier, aux allures de feuille. Cachée sous cette protection cuticulaire se dissimule une arme redoutable : une paire de pattes ravisseuses qui permettent à l'orthoptère d'attraper ses proies, bien souvent d'autres insectes.

Une légende amazonienne raconte que la mante aide à connaître le sexe d'un enfant, en la plaçant près d'une femme enceinte. Si l´insecte ne bouge que les pattes, l'enfant sera une fille; s´il s´échappe, l'enfant sera un garçon!

mercredi 9 juin 2010

Bolitoglossa : un amphibien “reptiloforme”


“Jatun Sacha”, en langue locale Kichwa, signifie “la grande forêt”. C'est aussi le nom donné à une ONG équatorienne créée en 1989, impliquée dans des projets de conservation de la biodiversité. L'ONG possède plusieurs stations biologiques dans tout le pays et l'une d'entre elles, située dans une forêt tropicale humide de 2 500 hectares, n'est qu'à 20 km du village de Campo Cocha (voir messages précédents). Ici, les mammifères sont timides mais les petites bêtes abondent, surtout de nuit : criquets-feuille, grenouilles arboricoles, amblypyges, etc.

Le premier soir, à la lumière de nos lampes frontales, nous tombons nez-à-nez avec une drôle de bestiole. Sa forme est celle d'un lézard mais sa peau, visqueuse et sans écailles, est celle d'un amphibien : enfin une salamandre ! (Bolitoglossa equatoriana). Les salamandres amazoniennes appartiennent à la famille des Plethodontidae. Ces amphibiens, contrairement aux anoures (grenouilles, crapauds...), sont dépourvus de poumons et leur respiration est uniquement cutanée : les échanges gazeux se font donc à travers la peau.


Les urodèles restent discrets en forêt tropicale mais cette espèce semble commune aux alentours de la station. En bordure de sentier, nous en décelons une à deux chaque nuit, à hauteur d´homme. Une facilité qui nous étonne encore car après 18 mois passés sous les tropiques, cette salamandre est bien la première que nous photographions !